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Elle s'est mise au piano. Je voulais lui dire un truc mais elle jouait, alors je me suis laissée tomber dans le canapé, dos à elle. Et puis voilà. J'avais oublié le grand romantisme, ce que voulais aussi dire le gris. J'avais oublié ce sens là de l'amour, et la tempête, et l'orage. Là il faisait juste gris, les énormes nuages, massifs, laissant parfois entre leurs superpositions un espace pour le bleu. C'était Arabesques, de Schumann, qu'elle jouait. Elle m'a dit que là c'était du doux, du gentil, parce que d'habitude c'était beaucoup plus dérangé, emporté. J'ai essayé de voir, je crois que c'était en sol mineur, mais vraiment je ne suis pas sûre, parce que moi et les tonalités, ça n'a jamais vraiment bien marché. Enfin c'est sûr que c'était du mineur, ça revenait un peu en majeur parfois je pense, oui forcément il y avait des modulations, et moi je voyais le gris par la fenêtre, et c'est un de ces instants que si on oublie, alors non vraiment la vie ne vaut rien. Enfin bref. C'était en début d'après-midi, elle venait juste de rentrer. Elle avait mangé un peu, vraiment pas grand chose dans le frigo, d'ailleurs il faudrait que j'aille faire des courses, et moi je venais juste de petit-déjeuner alors voilà, et puis on ne savait pas trop ce qu'on allait faire. Je ne sais plus comment c'est venu, et puis on a lancé l'idée, elle a rebondit, rebondit, rebondit, je suis allée prendre une douche, elle a farfouillé un peu partout, et en sortant de la douche, j'ai refeuilletés les derniers vogues. Au début ça ne venait pas trop. Elle voulait que je ressemble à un piaf, et très coloré, mais ça ne marchait pas. Et puis je lui ai dis, il faudrait une base simple, et après y mettre l'excentricité. Elle a trouvé l'excentricité d'abord, le pompon jaune, et puis le bol sous le foulard, et je suis allée chercher l'imper de maman. Après ça a coulé tout seule, la jupe boule, le pantalon gris, et puis elle a essayé de me maquiller comme Audrey Hepburn sur une photo en couverture d'un de mes livres. c'est moi qui ai conduit. elle a eu peur, et encore plus au retour. c'est une vieille voiture, elle cale tout le temps, et moi je n'ai jamais vraiment maîtrisé la première, mais les moniteurs disaient que si, je maîtrisais, c'était juste que je manquais de confiance en moi. enfin, j'ai beaucoup calé quoi, et on est allé comme d'habitude, après Boisse, une voie sans issue. Une fois c'était pour prendre des photos aussi, mais pour se passer les nerfs il me semble, une autre fois c'était pour essayer de me dessiner dans les roseaux, j'avais cette robe jaune à pois que Maman portait à Casablanca. Et hier voilà. C'est fou ce que ça fait du bien. Ne pas vraiment savoir à quoi on ressemble, simplment faire l'idiote à volonté, en sachant que de toutes façons, Lélé elle m'aime, et le monde entier peut bien vous regarder et vous juger, Lélé est là, et on s'amuse. une voiture est passée, et puis une camionette, et encore un vélo, et puis un monsieur en courant, là Lélé m'a dit vas-y, cours derrière lui. c'était drôle. et puis oui, je faisais des grimaces, elle se tordait, c'était bien. Et puis en y repensant, se dire qu'elle et moi, on n'est que deux filles qui vivent à Fontenay-le-comte, perdues au milieu de la campagne, mais pas si perdues, et qui arrivent quand même à faire se genre de choses. parce que oui, je pense que c'est plus facile pour une parisienne de penser à écrire, de penser à faire des photos, de penser à peindre, à être une artiste, c'est plus facile d'avoir toute la matière d'une ville d'autant plus chargée de toute cette histoire et de ce passé artistique, d'avoir cette effervescence au quotidien pour développer sa créativité. hier soir en rentrant à la maison, j'étais fière d'habiter là, fière de ne pas avoir eu une petite jeunesse parisienne. je ne fais pas de généralités, non, mais je ne tiens pas vraiment au politiquement correct. je tiens peut-être finallement ça de mon père. pas dans la même mesure que lui, non je n'aime pas la provocation. mais voilà. l'idée de ces filles de mon âge qui ont tout à porté de main et qui n'en font rien, ou en font quelque chose mais si pauvre, si déjà vu, tout ça me dégoute. quant à celles qui en font quelque chose de bien, je ne sais pas. c'est peut-être l'amertume qui me fait dire que ça a été plus facile pour elles. mais au fond je ne sais pas. ce que je sais, c'est que je n'ai plus forcément à être amère d'avoir passé une partie de ma jeunesse dans ce trou. on s'en sort plutôt bien au final. les efforts payent, quand même.
les images ne sont pas très bonnes, avec les réductions et tout ça, mais bon. on s'en fout là, quelque part. moi de toutes façons quand j'ai vu ce qu'elle avait fait, ça m'a un peu scotchée.
j'avoue être moins sensible à celles qui parlent de chaussures, de chocolat, de soleil, de beauté ou de bohneur, mais alors celles-là....
non vraiment je peux pas m'en empêcher. c'est tellement positif, tellement simple et tellement drôle, tellement fou, tellement créatif (à dire avec un petit air snob), tellement tout tellement bien! tellement j'aime! and so british aurait-on pû dire à une certaine époque, celle de nos seize ans. enfin moi, je voudrais que ce monieur soit mon pote. parce que vraiment, vraiment, vraiment.
je peux les lire, les relire, les relire encore, et encore encore encore encore les relire, et à chaque fois je les relis, et je m'en lasse pas, et c'est fou, tellement fou, et ça me paraît si normal, si doux, si simple d'être fou comme ça, pourquoi est-ce que tout le monde n'est pas fou comme lui, pourquoi est-ce que tout le monde n'est pas fou comme moi?
c'est un drôle de sentiment devant un truc génial comme ça de ne pas être envieuse de son talent, de ne pas se dire pourquoi est-ce que je ne suis pas douée comme ça; parce que je sais que ce n'est pas un "don" comme on l'entends, c'en est un mais dans l'état d'esprit, voilà il se laisse juste être un peu fou, ne cherche rien de ce qu'il n'est pas, et moi je me dis juste, on s'entendrait bien. mais je serais incapable de faire ce qu'il fait, alors surtout surtout, sans prétention non, n'allez pas imaginer ça sinon j'arrête de parler de mes sentiments doux. juste que quelqu'un gribouille ça et que en plus il en vive et soit célèbre en Angleterre, moi ça me rend juste joyeuse et positive. je me dis qu'il y a une justice dans ce monde (une justice pour récompenser les petits déglingués de notre espèce d'être là et de contaminer le monde, pas une justice pour les grands tarés et les gens qui crèvent de faim, pour ça non il n'y a pas de justice dans le monde).
ce matin, j'ai failli prendre la tasse beige. personne ne soupçonne la tragédie qui a été évitée au moment où je me suis dis non, prends la rose avec minnie dessus.
ce n'est précisément à la tasse beige en question qu'est lié la tragédie, mais au choix de la tasse beige.
chaque matin, je choisis une tasse, et je choisis de boire du thé avec de sucre et du lait, comme en Angleterre, ou bien du café, et je choisis de fumer une cigarette ou non, et si oui, de la fumer avant ou après avoir bu mon thé, ou mon café. mais je ne fais pas les deux en même. je crois avoir déjà expliqué quelque part pourquoi. enfin bref, toujours est-il que je choisis ma tasse. et ce choix, comme tout choix, est déterminant. beaucoup se disent que non, on s'en fout du moment que c'est une tasse, et ceux-là font le choix de ne pas donner d'importance à la tasse, comme si elle était inutile en elle-même, comme si seule sa fonctionnalité première était importante. ces gens-là sont des gens techniques. ces gens-là ont une conscience resserrée. ces gens-là se foutent des détails et je n'aimerais pas avoir leur vie. ce matin j'ai failli prendre la tasse beige alors que je n'en avais pas envie. pourquoi? et bien hier encore, sur le portant chromé (je crois. du fer argent quoi. mais c'est important, aussi, ce portant, dans mon paysage de cuisine.) il ne restait que deux tasses, d'abord celle orange, et l'autre verte, les deux seules dont les couleurs soient ratées, ternes, moches. je n'ai jamais bu dans ces tasses. pour la simple et bonne raison qu'elles sont moches. vous allez me dire que ça ne changera rien au goût de ma boisson. je vous dis oui, forcément, je suis pas tarée non plus, mais le goût que ça change, c'est celui de ma jour, c'est celui de l'instant où cette tasse est entre mes mains, je la vois, je vois sa couleur, et c'est aussi sa couleur que je porte à mes lèvres. je suis comme ça, c'est bête mais les apparences des choses, je n'arrive pas à passer outre. un simple point de couleur dans un paysage peut changer tant de choses. je ne sais pas comment dire. c'est très clair dans ma tête (je dis ça, ça me rassure quand je n'arrive à m'exprimer clairement).
pour moi, tout est associé à une couleur. je ne sais pourquoi j'ai ça en moi, je ne sais quelle liaison dans mon cerveau se fait qui ne se fait pas chez tout le monde, mais les couleurs sont primordiales. je me lève le matin et je me dis c'est un jour bleu, et je visualise parfaitement de quel bleu il s'agit, même si ce bleu là n'est pas dans mon champ de vision. mais je ne me lève pas toujours avec une couleur, parfois je la choisis. et c'est ainsi que je choisis pour ce jour la tasse rouge, ou bien la jaune pas vif presque un peu citron mais citron bien mûr, ou la violette très foncée presque noire, ou la bleu ciel, ou la bleu ciel presque pareille mais de forme différente avec mickey dessus et une ligne rouge, ou la rose avec minnie et aussi cette ligne rouge, ou encore la beige geneviève lethu grain de riz, petit ou grand format. à de très rares occasions il m'arrive aussi de prendre la blanche large et basse avec des petites fleurs rouges, mais qui sert plutôt de pot à crayon ou de récipient d'eau pour l'aquarelle. voilà le choix que j'ai, et mon choix détermine quelque chose de ma vie en même temps que ce choix suit autre chose, en même temps qu'il est lui aussi déterminé par quelque chose de ma vie, de moi. certains jours, je m'apprête à prendre la première qui vient, la rouge souvent, et c'est comme une limbe de pensée qui me dit aujourd'hui non, non ce n'est pas le bon jour pour la rouge, il n'y a pas de place pour le rouge dans cette journée, dans l'ensemble de sentiments qui te constitue aujourd'hui. et ce matin, il ne restait plus que la orange et la verte dans le portoir, dans cette colonne de tasses, parce que Lélé avait pris la jaune ce matin. Si hier j'avais vu que toutes les tasses étaient utilisées (la rouge la violette la jaune citron mûr et la bleu ciel sans mickey ainsi que la orange et la verte moches appartiennent à un même ensemble, celui de la colonne de tasse, avec cet intitulé sur la boite, it's the cup that makes the coffee. je ne sais pas s'ils le pensaient vraiment, mais c'est assez juste. les autres tasses appartiennent au domaine du placard. histoire qu'on s'y retrouve.), alors j'aurais peut-être fait l'effort d'une vaisselle, mais l'utilisation de la jaune m'a prise par surprise. ça faisait longtemps que je n'avais plus utilisé celles du placard. alors ce placard je l'ouvre, et puis je regarde vite et mon regard se pose sur la rose abandonnée depuis longtemps et je prends une beige en me disant après tout on s'en fout. ja'i fermé le placard, et là très vite j'ai vu le ciel gris avec ses quelques trous de bleus, ces gros nuages, si beaux dans leur massivité, j'ai vu mon jean et mon pull marron neutre, ample, cette cuisine avec cette lumière un peu terne, mais pas sombre du tout, et je me suis dis non, non surtout pas, ne dis jamais que ça n'a pas d'importance, il ne faut pas, il ne faut pas oublier ce qui donne un minimum de sens à la vie (là on croirait la morale d'un épisode de série à la télé "n'oublie pas ce qui donne un sens à ta vie". bref). bref j'ai rangé la tasse beige et pris la rose, parce que si je me mets à dire que la couleur de ma tasse n'a pas d'importance, qu'il suffit de prendre une tasse, je me mets à penser de manière trop strictement utilitaire, en somme je passe à une vision technique du monde (une des parties les plus intéressantes du cours de philo...mmm) et ça c'est inadmissible. c'est vrai, ce n'est pas forcément donné à tout le monde d'avoir une vision "artistique" du monde (même si ça me gêne un peu de dire ça), du moins de réussir à déceler des choses que tout le monde ne voit pas forcément, d'avoir une conscience "détachée", concentrée ailleurs, bref ce n'est pas forcément donné à tout le monde de pouvoir devenir entièrement positive et confiante en la vie par le simple de boire un café dans une tasse jaune citron mûr un matin, ou alors qu'une tasse bleu ciel ornée d'une ligne rouge et d'un mickey mouse vous donne furieusement envie de peindre, ou .... voilà. il y a tant, et tant de choses de ma vie, de choix, de sentiments, qui peuvent finallement se retrouvés dus à la couleur de la tasse dans laquelle j'ai bu mon café qu'il serait une tragédie de soudain oublier son importance et déclarer qu'on s'en fout.