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j'ai commencé un nouveau truc. un nouveau roman. depuis un moment j'écrivais des choses, deux trois pages par-ci, deux trois pages par là. décousu. je parlais de liberté, de rouge-gorge, d'amour, mais ça n'allait pas. et puis il y avait aussi des idées plus longues, des idées de roman à proprement parlé qui remontaient, la première à cet automne, et puis à plus tard ensuite. au moins trois grandes idées. mais je ne sais pas. il n'y avait aucun déclic pour creuser.
hier je suis allée voir Sagan. forcément que j'irai le voir. je savais déjà aussi comment j'en ressortirai. c'est pour ça que je voulais aller le voir seule, en journée. bon il a fallu accepter un innoportun mais à aprt le fait que j'ai dû directement me caler à l'opposé de lui dans le coin de mon siège, j'ai fini par l'oublier. c'est fou d'être si seule et de si peu réussir à supporter cet amoureux transi. et en même temps, je sais que de toutes façons même si j'étais malpolie, odieuse, humiliante, il persisterait un peu et ça me dégoûterait encore plus. alors je reste polie. un peu gentille même.
donc je suis allée voir Sagan. et elle a tout balayé, comme elle l'avait fait il y a deux ans. après son passage, il ne reste que la certitude qu'il faut que je passe ma vie à écrire. même à mal écrire, à gribouiller des choses sans qualité autre que le fait que deux ou trois personnes, mes proches, ma seconde famille et quelques personnes plus lointaines les aiment. il n'y a que l'amour quelque part qui soit valable. le reste, bon. ça viendra si ça veut. mais sacrifier la vie, la possibilité d'aimer, sacrifier cela aux études, aussi brillantes puissent-elles être, sacrifier cela pour "réussir", non ça ne vaut pas la peine. absolument pas. l'autre jour m'ont père m'a dit quelque chose qu'il a eu du mal à me dire, oui ça lui a pesé de me dire ça: depuis que je suis petite, et il l'a constaté jusqu'à aujourd'hui, j'ai un talent dans les arts décoratifs. j'ai fait des choses qui l'ont arrêté, notemment faire des carnets dans nos paquets de sucre, ou ceux de coquillettes, enfin ce genre de choses. mon père m'a avoué qu'il considérait que j'avais énormément de créativité, et au final certainement le profil type d'un élève d'art appliqué. donc, ce serait une bonne idée de penser à diriger mes études vers les arts décoratifs, en somme, au moins je pourrais avoir un truc cool pour gagner ma vie.
je vous l'avoue ça m'a minée. une telle bonne nouvelle qui vous fout un si grand coup dans la gueule. parce que trop de questions. au final c'est toujours la même: on me parle de capacités, et les capacités me poussent toujours loin de la certitude qu'il faut que je passe ma vie à écrire. le problème est que je suis du genre incertaine, et pour retrouver cette certitude-là, pour réussir à dépasser le discours terre à terre de ceux qui m'entourent, c'est trop dur, je peux pas toute seule. se dire qu'on a des "capacités", et qu'on ne les utilisera pas, moi ça m'angoisse. mais me dire qu'il faut que j'utilise ces capacités en sachant que ce sera au détriment de l'écriture, c'est encore pire comme angoisse. parce que oui, papa trouve que l'écriture en complément d'autre c'est assez intéressant. intéressant oui.
l'intérêt de ma "créativité", c'est qu'elle fait marrer mes copines. je n'arrive plus aujourd'hui à y trouver un plus grand intérêt. être créative n'a rien à voir avec la vie, la liberté, mon essence, cet ordre des choses. si je la pousse au premier plan de ma vie, alors je me perds. c'est bien au quotidien, au second plan. ça fait tenir un epu au jour le jour, c'est comme l'humour. je suis drôle, certes, je le conçoit, j'adore ça, mais je ne me sens pas vivre en découpant les paquets de pâtes et les magasines IKEA, même si franchement je ne peux pas m'en passer. et c'est vrai que quelque part, ça m'aurait passionné de faire des études d'art appliqué. j'aurais adoré. mais on ne peut pas tout faire. peut-être que je tenterai ça dans quelques années. vers 80 ans pour faire marrer mes copines et mes petits-enfants. parce que je ne pense pas, non, finir vraiment comme Sagan. non. pour la simple et bonne raison que je pense n'avoir jamais autant d'argent à ma disposition et donc pouvoir en perdre autant d'une part, et d'autre part, aprce que je suis quelqu'un de profondément solitaire, même si je ne peux pas me passer des autres. et puis j'ai profondément le désir d'être mère, et vite. il y a peut-être trop d'amour en réserve. donc voilà. on abandonne les idées foireuses de réussite selon les autres, et on reprend la vie réelle là où on l'avait laissée depuis un peu trop longtemps.
on ne peut pas ignorer une si grande certitude, passer outre: l'écriture c'est la vie. tout le monde est vivant. mais tout le monde ne vit pas. vivre est un sujet de tourment pour moi. écrire aussi. amis en réalité c'est le même. tout simplement. un anthropologue où je ne sais quoi a dis "l'homme est un être culturel par nature, parce qu'il est un être naturel par culture." il a fallu que j'y réfléchisse un moment pour comprendre cette phrase, et puis absorber son sens. et quelque part je pense que ça peut donner tout son sens à cette phrase (de je ne sais jamais qui): "vivre pour écrire, et écrire pour vivre" (ça ne l'étonnerait pas d'ailleurs qu'elle soit de Sagan). la nature de l'homme est d'être l'être culturel par excellence. mais c'est grâce à ses avancées culturelles, que l'homme s'est développé et se développe encore. la culture est sa nature, mais sa nature n'est due qu'à sa culture. et bien je pense qu'écrire donne la vie, écrire transcende le simple fait d'être vivant, mais si l'on ne vit pas il est impossible d'écrire vraiment.
en réalité, ce que Sagan redonne vraiment, intimement, c'est le goût de la liberté, sa dimension. Même lorsque l'on dit d'elle qu'elle est totalement enfermée, elle nous renvoie toujours à notre propre enfermement, et je crois que s'il y a une seule capacité qu'il ne faut pas ignorer, c'est la capacité d'être libre, qui n'est même une capacité, qui est juste un fait qu'on oublie. et si on est libre, alors on est capable d'aimer, mais c'est nécessaire.
alors hier soir, dans une espèce de frénésie, non je ne me suis pas mise à écrire tout de suite, j'ai tout rangé autour de moi, j'ai fait place nette. ensuite seulement j'ai tapatouillé un peu. mais rien qu'encore quelque chose d'un peu décousu.
c'est le temps qui a tout changé. ce matin, le gris. et dans le gris, je me retrouve, je me sens bien. je m'y suis mise, et j'ai su où j'allait. j'aime le moment où tout prend un sens, où tout le décousu semble pouvoir se résoudre en quelque chose. changé certes, mais vers quelque part. j'aime écrire. je crois que ce sera: Un bateau sans grâce. et puis maintenant, après avoir détruit le précédent, je sais ce qu'il ne faut pas reproduire. en réalité, voilà. j'ai peut-être réussi à m'oublier plus vite que je ne l'imaginais; enfin forcément, étant donné que je pensais ne peut-être jamais y arriver.
le pire, c'est qu'il n'y a que deux romans de Sagan qui m'ont vraiment plu. j'en peut-être lu plus, un ou deux autres m'ont plus aussi mais sans me marquer, le reste je n'ai pas lu, pas jusqu'au bout, ou j'ai oublié. Sagan n'écrit rien de transcendant, mais a quand même réussi du moins pour moi, à transcender certaines choses dans l'écriture. elle n'est pas un grand écrivain, et pourtant elle est un grand écrivain. je pense que de la façon dont je ressens les choses, Sagan n'a pas écrit de grands livres, elle n'a pas laissé de grande marque dans la littérature, mais chez elle c'est l'acte d'écrire qui est unique, c'est là qu'elle est un grand écrivain. le résultat ne comptait pas tant que ça, juste l'acte. et c'est comme ça qu'elle m'a fait envisager l'écriture. seulement on vous ramène toujours au bon roman et au mauvais roman, on vous ramène toujours aux critères et tout le tralala de la littérature. même sans critères. le principal est ailleurs. l'essentiel