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j'aime le Bailey's. j'aime oui. nouveauté surprenante. un truc aussi bon.
-Dis, selon toi, se faire un café, c'est un geste ou c'est un acte?
Paul ne la regarde pas. Elle n 'existe pas.
-Quelque chose me pousse à penser, du moins je sens, je ressens, je ne sais pas comment dire, enfin si voilà je sens, que c'est un acte. Pourtant si on y réfléchit ce n'est qu'un geste. Mais si on y réfléchit plus que superficiellement, plus loin, vers l'essence, on en arrive à l'acte. On peut concevoir que c'en est un. Je ne me l'explique pas parce que ça me fatiguerait mais je comprends que c'est un acte, du moins en ce qui concerne mon café, et c'est là qu'il y a quelque chose de magique, c'est juste intuitif.
Luce n'a pas parlé. Tout ce qu'elle voudrait à ce moment-là, c'est que Paul lui demande de se taire, qu'elle se taise dans sa tête, qu'il lui dise clairement qu'elle raconte n'importe quoi. Luce n'a pas parlé, parce qu'elle n'est pas provocante. S'il devait dire quoi que ce soit, il le dirait certainement.
-Alors selon toi? demande quand même Luce.
-Je m'en fous.
Paul ne la regarde toujours pas. Elle l'observe, à travers la fumée de son café porté sous son nez, à travers sa chaleur , et remarque pour elle qu'il n'a pas prononcé son prénom. Premier coup de barre. Mais elle non plus. Deuxième coup, pire celui-là.
-Bonjour Paul.
Comme si ce dialogue n'était presque pas hasardeux.
-Bonjour Luce.
Il l'a dit, son prénom. Luce sourit. Il la regarde, regarde ses yeux, ou peut-être plus vers l'oreille gauche pour fuir un peu, et lâche dans un sourire amusé:
-Selon moi, tu n'as pas besoin de boire du café.
Paul ne boit pas même de thé, ni de lait, juste un petit jus d'orange bio enrichi en vitamine C. Ce qu'il peut l'énerver ce jus d'orange. Elle se sent insupportable. Il la rend insupportable, à ses propres yeux.
-A ce soir.
-A ce soir petite puce. N'abuse de rien.
-Hmmmmmm.
Il met son manteau, sort, elle referme la porte. Elle retourne dans la cuisine, s'asseoit, et rien d'autre. Chaque jour nouveau passé avec lui, chacun de ses mots versés dans ce sourire amusé la détruit petit à petit, comme un acide à effet lent. Une récation instantannée, et puis une longue dégradation. Luce s'y languit, lascive. Dans la journée, seule, elle se reconstruit, non pas miette par miette, mais d'un bloc, elle se retrouve, et il lui manque. Dépendante, Luce? Sa journée tend vers le soir et sa nuit vers le matin. Chaque jour, chaque nuit, cycliques. Seule, elle se sent si belle, si douce, si chaude, si lisse, duveteuse. Un rouge-gorge. Mais tout cela ne tend que vers lui. Tout cela lui est d'une telle inutilité sans Paul. A quoi sert-il d'être si désirable dans la solitude, dans une chambre vide, dans une vie vide? Paul comble le vide, le grand vide, il remplit sa vie. Elle aurait pû ne pas avoir besoin de lui, pas de cette manière en tout cas, elle aurait pû se suffire quelque part à elle-même, jusqu'à un certain degré, mais non. Elle a tout fait pour oublier. Paul est là pour ça, Paul est amnésiant. Elle n'en peut plus d'elle-même, chaque jour passé dans la solitude doit nécessairement se résoudre dans le plongeon vers Paul, comme une fonte en lui. Seulement ça ne se passe jamais. Paul ne l'absorbe pas, il la détruit. Il la rejette en elle-même. En somme, il provoque une sorte d'autodestruction, voilà en quoi Paul est assassin. Et chaque jour sans lui elle réidéalise cette relation et l'attend pleine d'espoir, dans une sorte d'euphorie sereine. Luce s'est dit que peut-être avait-il encore trop besoin de lui-même pour s'oublier en elle, sans quoi ils vivraient dans une réciprocité des besoins, mais ça viendra bien un jour. Oui elle se convainc qu'un moment viendra où il se lassera de lui-même jusqu'au dégoût. Alors elle attend. Mais jamais elle n'en est venue à imaginer qu'elle aurait peut-être besoin de quelqu'un d'autre que lui, qu'en somme elle s'était trompée, Paul n'est pas le bon. Non. Simplement, c'est lui qui est là. C'est à lui qu'elle pense toujours qu'elle aurait dû dire en quoi boire ce café est un acte, et non un geste. Personne d'autre ne lui vient à l'esprit, c'est tout. Et pourtant, chaque jour elle se réinvente, chaque jour elle se reconstruit, et boire ce café reste un acte lorsqu'il aurait pû depuis longtemps ne plus devenir qu'une habitude vidée de son sens, un geste. Paul ne sait pas qu'elle n'a jamais aimé le café.
Luce voulait boire du café. Elle n'en avait pas un besoin physique classique, le café ne lui servirait à rien en particulier, non elle en avait un besoin comme sexuel. Elle boirait du café, comme elle faisait l'amour, de la même façon qu'elle pouvait fumer une cigarette, quelque chose dans la longueur, et pourtant une forme de vie instantannée. C'était cela qui lui donnait ce sentiment intense de vivre. Elle le sentait dans une cigarette, et elle savait que ce serait la même chose avec le café. Il y avait là-dedans quelque chose d'elle, quelque chose de la vie qu'elle voulait et de sa liberté, elle le sentait. C'est transcendant, la compréhension. Alors elle voulait boire du café, au même titre qu'elle voulait être libre et faire l'amour toute sa vie, nuit et jour. Elle a commencé à boire du café, à absorber cette âcreté chaude, en elle vraiment, et ne l'a plus lâchée. Le café est quelque chose de tellement mauvais que la façon dont elle aime le boire en devient presque érotique. Alors si chaque matin elle prépare son café, soluble par ailleurs, parce qu'ainsi elle s'assure un café de nettement moins bonne qualité et donc moins bon encore, c'est bien un acte, même si désormais dicté par le désir plus que la volonté, mais désir réalisé volontairement.
Pourtant, Luce n'est pas libre. Vit-elle vraiment? Peut-être a-t-elle trop oublié. Elle a tant, tant cherché à s'oublier. Si, Luce se sent libre, Luce se sent vivre. Simplement, dans l'absolu c'est un peu différent. Et quelle importance. Oh non elle n'est pas heureuse, mais elle n'a jamais demandé à l'être. Tout ce qu'elle veut, c'est s'oublier. Etre libre de le faire, et vivre sans mémoire. Si Paul ne remplit pas son rôle, à partir du premier café, c'est lui qui en vient à tomber dans l'oubli. C'est un drôle d'oubli, totalement inconscient. Il n'existe plus. Paul n'existe plus en lui-même, mais son besoin lui persiste. Son besoin ne s'éteind jamais. Luce se retrouve alors seule, parfaitement seule, toujours tenaillée par ce besoin, mais quelque part, libre: après tout, ce besoin elle le evut, l'a décidé. Il n'y a que dans cette solitude qu'elle vive. Elle ne devrait pas avoir besoin de Paul, seulement elle oublie , sa tranquilité nécessite sa reconnaissance à lui, elle a besoin qu'il la regarde vivre, que quelqu'un sache, mais pas n'importe qui: lui.
(par ici traînent des paradoxes. mais de toutes façons, il ne faut pas les éliminer)
Elle ne fume jamais avec son café. Cela créerait un malaise. Ce ne seraient plus que des gestes, vides. Alors elle n'aime pas. Il faut qu'elle soit concentrée pour prendre conscience de son café, de sa cigarette. Elle n'arrive pas à faire les deux en même temps c'est tout.
Et puis elle possède son propre coin de vie. La journée, c'est chez elle qu'elle la passe. Elle retrouve son grand appartement, si vide, et au fond si plein d'elle. Là c'est l'amour fou, l'amour de la vie. Elle sent bien quelque part que Paul est une prison, que c'est quelqu'un qui pourrait l'aimer dans cet appartement qu'il lui faudrait, mais elle la repousse toujours dans un petit coin cette idée. Evidemment que Paul ne peut rien avoir à voir avec ce genre de lieu. Ce n'est pas lui. Mais le paradoxe est trop grand pour que Luce l'accepte, c'est une trop grande bêtise qu'elle fait là pour la reconnaître. Elle ne s'est jamais demandée ce qui arriverait si Paul apprenait pour son appartement. Surtout qu'il n'est pas venu tout seul. Après lui se déroule un tapis moelleux de petites choses inconnues. Luce n'est pas du genre à rester là à ne rien faire. Elle s'occupe. Et puis, il est advenu que cette occupation rapporte. Alors, elle l'utilise, reste discrète, et puis dépense. L'argent de toutes façon il ne faut pas le garder. Ne rien économiser, n'est-ce pas? Paul économise beaucoup de tout, surtout de lui. Au final, elle ne l'aime pas. Elle a besoin de lui, c'est tout.